♦ L’auteur :  Antoine Hardy, responsable des publications de Terra Nova


La victoire de Donald Trump et du Brexit n’a apparemment rien changé. Pas plus que la défaite surprise de Lionel Jospin le 21 avril 2002 ou les résultats des récentes primaires françaises. Les sondages sont toujours là. Certes, ils sont décriés aux lendemains des scrutins, dans une rhétorique presque classique qui les accuse de n’avoir rien vu ni rien compris. Puis le temps de la flagellation s’estompe, une autre campagne électorale débute, et de nouveau chaque frémissement de courbe, chaque point en moins ou en plus, se trouve commenté avec avidité. Il y a quelque chose qui ressemble à une addiction, dans cette façon de ne pas pouvoir se passer de leur usage pour ensuite déplorer leur effets ou conséquences. Comment comprendre et dépasser cette relation particulière ?

Disons le très simplement : les sondages répondent d’abord à une irrépressible envie de savoir. Dans un scrutin aussi personnalisé que l’élection présidentielle, ils permettent de hiérarchiser les favoris et d’essayer de deviner qui sera qualifié pour le second tour. Il s’agit bien d’une tentative : certains sondages similaires sont en effet présentés de façon différente, ce qui fausse la perception, quand d’autres, sur la même période, peuvent ne pas indiquer les mêmes tendances. A cela s’ajoutent les marges d’erreur qui nuancent parfois les distances entre candidats. Ce besoin de certitude pouvait certes être moins fort quand le second tour semblait dévolu aux représentants des deux principaux partis traditionnels de droite et de gauche, ce qui est loin désormais d’être le cas. Le rapport aux sondages est fonction croissante de l’incertitude électorale : plus le scrutin apparaît ouvert, plus ce qui semble offrir une prise, même furtive, acquiert de la valeur. La tentation est forte de prendre les sondages pour des repères dans ce scrutin qui en manque.

La première façon de soigner notre addiction est de les mettre en perspective. Ils sont des outils pour aider à lire les attentes et transformations électorales, ils ne sont pas l’illustration directes de ces attentes et transformations. Certains sondages préviennent même à juste titre qu’ils ne sont en rien une prédiction mais une simple indication des rapports de force observés à un moment précis. Mais c’est sans doute en les croisant qu’il est possible de les utiliser au mieux. Les sondages dans le temps permettent par exemple de déceler d’éventuelles dynamiques ou décrochages. La courbe plus que le chiffre, en somme. Et au-delà des strictes intentions de vote, le taux de sûreté du choix, mesurant l’indécision[1],  ou le second choix des électeurs, qui permet d’observer comment se reportent leurs affinités électorales, affinent l’analyse des comportements électoraux. Il faut aussi garder en tête que les intentions de vote sont à rapporter au taux de participation. Selon les variations de la participation, le nombre de voix requises pour obtenir un score identique n’est pas du tout le même. Prenons un exemple, avec un corps électoral de 47 millions d’électeurs. Un score de 20 %, et un taux de participation de 80 %, correspond à 7,52 millions de suffrages exprimés. Avec un taux de participation qui chute à 60 %, le nombre de voix pour obtenir ces mêmes 20 % tombe à 5,64 millions de suffrages exprimés. Un même score, certes, mais un écart de près de 2 millions de voix, simplement par le différentiel de la participation. Difficile ainsi de mesurer le poids d’un sondage sans connaître le taux de participation ou d’abstention d’une élection.

La seconde façon de nous soigner est d’aller au-delà des sondages et des chiffres. Ce qui est le plus périlleux ne sont pas ces outils en tant que tels mais l’usage qui en est fait. C’est ce que rappelait Jim Rutenberg, du New York Times[2], au lendemain de l’élection de Donald Trump. Les sondages n’ont pas seulement failli à éclairer ce qui se passait : ils ont tenu à distance de ce qui était en train de se dérouler dans le pays. Non pas un échec des sondages mais une incapacité plus large à percevoir la colère qui habitait une large partie de la population aux Etats-Unis.

C’est ainsi que la leçon est à retenir pour la France, même si la situation peut sembler différente. La victoire de Donald Trump et du Brexit a pu constituer pour certains une surprise. En France, les sondage qualifient avec constance Marine Le Pen pour le second tour de la présidentielle. Mais les deux se rejoignent dans une certaine illusion du chiffre. Connaître les intentions de vote en faveur de Marine Le Pen ne nous renseigne que très imparfaitement sur sa dynamique électorale, la diffusion de ses idées dans la société française, le soutien que rencontrent ses propositions dans une partie de l’électorat, et les phénomènes qui en sont à l’origine. Car il y a, et heureusement, une autre analyse politique que le commentaire des sondages. Un chiffre ne doit pas occulter des informations plus qualitatives, émotionnelles, peut-être moins synthétisables, mais qui permettent tout autant de cerner des changements en cours.

Elles peuvent paraître moins précises au premier abord mais elles sont tout autant précieuses. Pour les générer, il faut multiplier les formes d’investigation dans le monde social et politique. Rendre compte de la façon dont se forment et circulent les peurs, les attentes, les idées, enquêter sur tous les terrains possibles, et en rendre compte sous des formes les plus diverses. Cette ambition d’appréhender l’air du temps politique et social ne saurait être seulement dévolue aux instituts de sondages, aux partis politiques ou aux médias. Il n’existe pas de règle selon laquelle ces enjeux seraient le monopole de certains acteurs. Ils concernent, au contraire, la société dans son ensemble.

Plus concrètement, pour parler des classes populaires, de la peur du chômage ou du déclassement, de cette inquiétude à voir le monde changer sans être certain de sa place ou de celle de ses enfants, ou encore de l’éloignement des formes traditionnelles d’engagement, c’est toute la variété du monde social qui doit être mobilisée. Les films et les séries à succès, les articles de blogs, la vie artistique, les documentaires, la littérature, les campagnes et pétitions en ligne, tout ce qui peut faire exister dans l’espace public les antagonismes sociaux et donner un sens aux expériences vécues, contribue, loin d’une dépendance statistique, à enrichir notre regard sur ce que nous vivons. Cette pluralité est d’autant plus précieuse à l’heure des « faits alternatifs » et d’un rapport à la vérité profondément altéré dans l’espace public. La réalité peut être plurielle, diverse, sans être « alternative ». Autrement dit, réalité plurielle contre faits alternatifs.

[1] Voir par exemple le billet politique de Frédéric Says  du 13 février 2017

[2] Jim Rutenberg, « A ‘Dewey Defeats Truman’ Lesson for the digital Age », The New York Times, 9 novembre 2016.