Thierry Pech est directeur général de Terra Nova

Mon ami Philippe Frémeaux me reproche la qualification de « malthusien » pour décrire certaines des propositions du candidat Benoît Hamon. Je voudrais ici m’expliquer sur l’emploi de ce mot et le sens que je lui prête.

Je voudrais dire au préalable que je n’ai rien a priori contre Benoît Hamon, que je peux me retrouver dans sa conception des libertés publiques ou dans sa proposition d’un statut social unique de l’actif (une proposition inspirée des travaux de Jacques Barthélémy et Gilbert Cette, il me semble) et que je partage certaines de ses propositions « clivantes » comme la légalisation du cannabis. Ceci pour écarter les caricatures et procès d’intention que la fièvre des campagnes ne manque pas de susciter, notamment sur les réseaux sociaux.

Venons-en au fait. Malthus prétendait que la population augmente plus vite que les ressources. Dans son modèle, la croissance de la première est géométrique tandis que celle de la seconde est linéaire. Dans ces conditions, l’écart entre les deux est voué à grandir très rapidement. Selon lui, ce mécanisme conduit donc inéluctablement à un monde où, si rien n’est fait, il n’y en aura pas pour tout le monde : trop de population pour la quantité de ressources disponibles, ou pas assez de ressources pour la quantité de population considérée, ce qui revient au même. Pour éviter cette catastrophe, Malthus recommandait d’organiser le contrôle des naissances, la seule variable de son équation qui pût, croyait-il, être ajustée.

Je ne prête évidemment pas à Benoît Hamon un quelconque éloge de la dénatalité. Mais je retrouve dans son discours l’idée que, la croissance de l’activité s’essoufflant, il est raisonnable d’anticiper un monde où, si rien n’est fait, « il n’y en aura pas pour tout le monde ». Raison pour laquelle il faut, selon lui, organiser le partage des ressources et/ou du travail via des politiques publiques radicalement différentes de celles mises en place ces dernières années : revenu universel, 32h, taxation des robots, etc.

A ce stade, je ne prétends pas que Benoît Hamon a tort ou raison, mais simplement qu’il suit un raisonnement de type « malthusien », ce qui, sous ma plume, ne vaut pas disqualification contrairement à ce que j’ai pu lire ici ou là : il pense simplement que, toutes choses égales par ailleurs, la quantité de travail humain disponible ne croîtra pas assez vite pour servir la population en quête de travail, notamment du fait de la révolution numérique et du « chômage technologique » qu’elle devrait, selon lui, entraîner. L’idée est donc que le travail va se raréfier relativement au nombre de travailleurs en quête d’emplois. Encore une fois, « il n’y en aura pas pour tout le monde ».

La bonne question n’est donc pas de savoir si ces raisonnements sont de type malthusien – ils le sont, selon moi -, mais plutôt s’ils sont justes ou erronés, et s’il faut ou non partager cette argumentation qui, pour reprendre les mots de Dominique Méda dans L’Obs le 10 janvier dernier, « fleure bon le déterminisme technologique ». Je ne prétends pas a priori que les malthusiens seraient nécessairement condamnés à l’erreur en vertu de je ne sais quelle loi de l’histoire qui voudrait que le solde en emplois des révolutions technologiques soient toujours positifs à la fin. Mais je me demande s’ils peuvent avoir raison aujourd’hui et pour les années qui viennent.

Pour aller un peu plus loin, je voudrais soumettre à Philippe Frémeaux deux observations. La première est un peu accessoire par rapport à notre sujet mais pas sans intérêt. Les politiques préconisées par Benoît Hamon me semblent en réalité souvent beaucoup moins radicales qu’elles en ont l’air. Son « revenu universel » n’aurait, dans l’immédiat, rien d’universel ni d’inconditionnel : il consisterait à augmenter le RSA de 10% et à verser un revenu d’existence à tous les 18-25 ans. Il ne deviendrait universel – c’est-à-dire inconditionnel – qu’ « à terme », dans un avenir suffisamment hypothétique et lointain pour dispenser son promoteur d’explications précises sur son caractère redistributif ou anti-redistributif (et à quelles conditions d’organisation et de pression fiscales…), ou encore sur son mode de financement et ses effets sur le reste de la protection sociale (la même Dominique Méda dans le même magazine redoutait à juste titre de voir le revenu universel « se substituer à tout ou partie de notre système de protection sociale collective »). Autant de points sur lesquels je serais curieux de connaître les analyses et positions de mon ami Philippe Frémeaux. J’ai bien lu sa chronique du 9 janvier dernier à ce sujet dans Alternatives Economiques, : il y défendait les principes du revenu universel, accusant ses détracteurs de « glorifier le travail » et de trahir la promesse socialiste « d’émancipation des travailleurs », osant même d’étranges et glaçantes analogies avec le Arbeit macht frei des camps de la mort que je juge pour ma part déplacées. Mais je n’y ai pas trouvé de réponse à ces questions précises.

De la même façon, la semaine de 32 heures défendue par Benoît Hamon emprunterait un chemin finalement très social-démocrate puisqu’elle serait entièrement soumise à la négociation d’entreprise (celle-là même que souhaitent développer les promoteurs de la « loi travail », au risque, selon leurs détracteurs, de créer d’importantes inégalités entre petites et grandes entreprises, entre les salariés bien défendus et les autres). Je note également que les incitations proposées aux entreprises pour avancer dans cette direction consisteraient principalement dans une menace de réaffectation du CICE…

La seconde observation porte sur le fond. Est-il vrai que le travail va se raréfier du fait de la révolution technologique en cours ? Par définition, personne n’a la réponse à cette question. Les avis divergent d’ailleurs sensiblement. Je partage cependant, avec Guillaume Duval, des vues beaucoup moins malthusiennes que celles de Benoît Hamon sur ce sujet. Je me permets de renvoyer ici le lecteur à l’excellent papier qu’il vient de signer dans Alternatives Economiques : « Faut-il taxer les robots ? ». Voici quelques-uns de ses arguments :

1) si la robotisation était réellement en marche dans notre pays, on devrait observer un redressement des gains de productivité, ce qui n’est pas le cas, ni sur courte ni sur longue période : leur tendance de long terme est au contraire à un ralentissement qui frise désormais l’exténuation, phénomène sur lequel de nombreux économistes s’interrogent depuis quelques années ;

2) l’intensité capitalistique de l’économie française a plutôt décru ces trente ou quarante dernières années, ce qui ne devrait pas être le cas si l’on suit le raisonnement de Benoît Hamon : si les robots se substituaient au travail humain, on devrait constater que la part de capital (machines, logiciels…) nécessaire pour produire 100 euros de richesses a augmenté au détriment du travail, or, sur une trentaine d’années, ce n’est pas du tout ce que l’on observe ;

3) dans le secteur manufacturier, on compte dans notre pays 126 robots pour 10 000 salariés, contre près de 300 en Allemagne et de 500 en Corée du sud, où le travail ne semble pas s’être raréfié de façon spectaculaire. On pourrait ajouter que l’économie américaine, épicentre de la révolution numérique, est aujourd’hui au plein emploi, contrairement à ce que suggèrent les raisonnements de Benoît Hamon.

On peut certes considérer que le raisonnement malthusien ne se vérifie pas aujourd’hui mais qu’il sera juste demain. Mais il faut alors l’assumer comme une simple spéculation et non comme la description d’un processus en cours validé par l’expérience et l’observation. Et il serait bon de convenir par la même occasion que l’expérience historique est à rebours de cette anticipation comme de celles de Malthus en son temps. Comme l’écrivait Xavier Timbeau toujours dans Alternatives Economiques le 19 janvier dernier, « Au risque de résumer une histoire tumultueuse de façon caricaturale, les formidables gains de productivité accomplis depuis 1750 ne se sont pas traduits par la concentration du travail sur une personne, mais ont au contraire développé la productivité de tous et assuré l’élévation de leur niveau de vie. Il faudrait être aveugle pour croire que cela n’a pas eu d’impact sur les inégalités, mais là encore, tout indique que les inégalités ont été considérablement réduites depuis l’ère préindustrielle« .

On peut aussi considérer que les performances en termes d’emplois des économies américaine, allemande ou sud-coréenne ont pour contrepartie une polarisation accrue et une dégradation tendancielle de la qualité des emplois, mais par quelle magie une stratégie de partage de la pénurie aurait-elle « à terme » d’autres effets chez nous, notamment en termes de rémunération ? Ces effets ne risqueraient-ils pas d’être pires encore ?

On peut aussi conclure, avec Guillaume Duval, que, si l’on souhaite protéger notre secteur industriel, il vaut mieux investir dans les robots que les taxer ! C’est pour ma part la position que je défendrais. Là encore, je serais curieux de connaître les analyses de mon contradicteur.

Je ne réponds pas sur les développements de Philippe Frémeaux concernant la social-démocratie, sujet sur lequel mes récentes expressions publiques, il le sait, ont marqué beaucoup plus de scepticisme qu’il ne le laisse entendre dans son papier. Mais c’est un autre sujet – et peut-être une autre controverse – sur lequel nous pourrons bien sûr revenir.