François Chérèque est Président du conseil d’administration de Terra Nova. Ancien secrétaire général de la CFDT et ancien président de l’Agence du service civique,  il a été également été chargé du suivi du Plan pluriannuel de lutte contre la Pauvreté lancé en janvier 2013.

François Chérèque a présidé le groupe de travail « Minima sociaux » de Terra Nova qui a élaboré le rapport « Pour un minimum décent – contribution à la réforme des minima sociaux ». 

1. Pourquoi ce rapport ? Que peut-on dire de la notion de solidarité aujourd’hui, spécifiquement dans la campagne présidentielle qui s’ouvre?

Il nous paraissait très important dans la première partie de notre travail de relégitimer l’existence de politiques de solidarité en France, dans un contexte où les argumentaires sur l’assistanat se multiplient, où une partie du pays est de plus en plus suspicieuse sur la notion même de solidarité, où le désir de solidarité collective décroît fortement. Nous avons voulu revaloriser la solidarité et la différencier de l’assistanat ou de dispositifs prétendument conçus pour des « fainéants ». Sur l’idée d’une prestation sociale unique par ailleurs, les propositions sur le revenu universel, ou l’allocation sociale unique à droite, sont encore très floues. Ce sujet va beaucoup émerger dans les débats pour l’élection présidentielle de l’année prochaine.  Il était essentiel de participer à ce débat .

Le début du quinquennat a été marqué, en 2013, par le lancement d’un plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté, dont j’ai été chargé du suivi. Un de ses objectifs était de faciliter l’accès aux droits, et la lutte contre le non-recours. Pour y parvenir, de nouveaux outils ont été mis en place. Toutefois, face à la complexité du système d’aides sociales en France pour les allocataires, un simulateur de droits est une bonne chose mais ne saurait être l’unique solution. Une simplification du dispositif est nécessaire. On l’a bien vu avec la fusion de la prime pour l’emploi et du RSA activité qui souffrait d’un très fort taux de non-recours.  La prime d’activité créée bénéficie aujourd’hui d’un bien meilleur taux de recours, de l’ordre de 70%. Les gains de la simplification sont avant tout pour le bénéficiaire.

2. En quoi la proposition de Terra Nova de minimum décent se différencie-t-elle du débat sur le revenu universel, ou revenu de base?

Il y a plusieurs discours autour de l’instauration d’un revenu universel aujourd’hui, qui ne sont pas dénués chacun d’ambiguités, que nous avons attentivement analysés dans nos travaux. Le premier relève de ce que j’appelerais la « tentation libérale ». Le revenu d’existence a un montant assez bas, et il permet surtout, sous couvert de simplification, de se débarrasser de la solidarité. On verse 500 euros pour « solde de tout compte » à une personne seule, ce qui permet de réaliser des économies sur l’ensemble des politiques sociales. C’est le chemin qu’a pris la Finlande en expérimentant ce type de dispositif. C’est un système qui consiste à prendre aux plus pauvres pour donner aux plus riches, et nous ne voyons aucun intérêt à cette redistribution à l’envers.

L’autre discours est plus utopiste, et pose d’abord un problème évident de financement, ce qui représente un danger de promesses non tenues. Quand on ne sait pas comment financer une politique sociale, on ne peut pas espérer qu’elle recevra un large soutien. L’intérêt des solutions proposées par Terra Nova dans notre rapport réside aussi dans leur chiffrage:  ce sont des propositions réalisables.

La question du rapport au travail est posée chez les supporters du revenu universel assez naïvement et donne le sentiment de capituler devant les dérives du capitalisme. Face au développement de la précarité au travail, plutôt que la combattre ils font le choix d’un revenu sans travail, complété au choix par des emplois précaires, ou petits boulots mal payés, seules solutions que les entreprises leur proposeront pour compléter un revenu acquis. Je trouve qu’il s’agit de perspectives bien sombres, et je me pose aussi la question du coût du travail, évidemment réévalué à la baisse, avec le revenu de base. Le travail a toujours été pour la gauche un facteur d’émancipation de l’individu, et nous n’avons pas lutté, et continuons de le faire, pendant des décennies pour que les gens aient un travail de qualité pour rien. Je trouve que ce système encourage le travail précaire.

3. Les 750 euros proposés sont-ils l’unique montant octroyé aux bénéficiaires? Car ils paraissent très faibles pour vivre décemment justement …

Le montant de 750 euros que nous proposons est à comparer au montant du RSA actuel et doit être complété par une politique d’accompagnement à l’emploi plus puissante que celle mise en place actuellement, nous encourageons le renforcement de politiques publiques dans leur ensemble à destination des plus vulnérables, sur le logement, sur la santé..etc. La recentralisation sur l’Etat du financement de ce minimum décent, permettrait de donner plus de moyens aux conseils départementaux pour investir sur l’accompagnement, et d’améliorer les politiques locales de solidarité. Un meilleur accès à l’emploi est primordial aujourd’hui, et pour cela il faut être mieux accompagné. Les politiques existantes ne suffisent plus, et les différentiels entre territoires sont trop importants. Il faut libérer plus de moyens et plus d’espaces pour connecter les politiques de solidarité entre elles.