♦ L’auteur : William Leday est enseignant en relations internationales à Sciences Po Paris

En parleront-ils jeudi lors de leur face-à-face ? Les affaires stratégiques et de défense apparaissent déjà comme un des points de débat important entre les deux finalistes de la primaire de la droite et du centre. Le contexte géopolitique particulièrement instable y est évidemment pour beaucoup. L’ampleur des opérations extérieures et la proximité de la menace terroriste sur le territoire sont inédites. A la veille du second tour des primaires de la droite, il est intéressant d’analyser les principaux engagements des deux finalistes à partir de leurs déclarations publiques, du débat des primaires du 17 novembre et des principales propositions consignées dans le numéro de novembre de la Revue de la Défense nationale.

L’affrontement de deux visions de l’international 

Les six candidats avaient établi un diagnostic convergent sur l’état des menaces actuelles et à venir : nécessité de lutter contre les organisations djihadistes, retour à la puissance de certains acteurs comme la Russie, la Chine ou l’Inde, contraction de la puissance américaine, impuissance européenne et dimension diffuse, quasi impalpable, des nouvelles menaces, qu’elles soient terroristes ou cyber.

Les deux finalistes plaident pour une Europe qui s’affermisse sur les questions de sécurité et de défense et pour une implication plus directe des états européens dans la résolution des crises. L’appartenance à l’Alliance atlantique n’est pas remise en cause, alors même que le nouveau président des Etats-Unis pointe l’absence d’effort collectif de la part des Européens sur le plan stratégique et budgétaire.

Pourtant, le clivage entre François Fillon et Alain Juppé semble assez net. Ce sont mêmes deux visions de la politique extérieure qui s’affrontent.

L’une, classique, teintée de réalisme, est portée par l’ancien ministre des affaires étrangères, Alain Juppé. Il s’inscrit dans le sillage de la position de l’exécutif actuel. L’autre, celle de François Fillon, milite pour une rupture copernicienne en plaidant, avec une certaine constance, en faveur d’un rapprochement avec Moscou et, de fil en aiguille, avec le régime de Bachar Al-Assad dans le cadre d’une coalition contre l’organisation de l’Etat islamique. Il estime également nécessaire un rapprochement avec Téhéran au détriment des partenaires saoudiens et qatariens, jugés insuffisamment fiables, du fait de l’idéologie wahhabite propagée par les  deux régimes.

Convergences  en matière de défense

Cette analyse stratégique aboutit, en matière de défense, à une affirmation des fondamentaux de notre modèle stratégique. Notons que, de façon générale, l’actualisation de la Loi de programmation militaire intervenue en juillet 2015 a neutralisé largement les critiques sur la politique de la défense menée par l’exécutif actuel, souvent sans objet ou infondées, notamment de la part de François Fillon sur l’entretien programmé du matériel ou la cyberdéfense sur lesquels des efforts considérables ont été faits depuis 2012.

La dissuasion nucléaire dont le renouvellement de l’arsenal doit débuter au cours du prochain quinquennat et qui va supposer une augmentation substantielle des dépenses d’investissement, se voit confortée dans son rôle de clef de voûte de la stratégie de défense. Aucun candidat ne remet en cause le principe des deux composantes (aérienne et sous-marine) et tous deux plaident pour une modernisation générale, d’ailleurs déjà engagée par l’exécutif actuel.

La convergence est également unanime autour d’un budget de la défense qui atteindrait à terme les 2 % du PIB, standard que tente d’imposer l’Alliance Atlantique, mais que bien peu de pays européens honorent. C’est sur ce point qu’il est possible de mesurer la crédibilité des candidats en lice. Alain Juppé estime que cet objectif ne sera atteint que lors du quinquennat suivant (il propose un accroissement du budget de l’ordre de 7 milliards d’euros). François Fillon voit sa trajectoire budgétaire (1,9 % du PIB en 2022, pensions comprises) totalement dépareillée de sa proposition de consacrer 2 milliards d’euros supplémentaires par an… ce qui reviendrait à augmenter le budget de 10 milliards d’euros en un quinquennat et donc dépasser les 2% ! Tous deux font abstraction des contraintes de l’exercice visant à conjuguer impératifs budgétaires avec la conjoncture économique et les propositions électoralistes déjà pléthoriques.

S’agissant des effectifs, s’il existe une unanimité autour de l’arrêt de l’opération Sentinelle fondée sur le postulat que les actions de police ne peuvent être assurées qu’à titre provisoire par des militaires (ils oublient que le plan Vigipirate est en vigueur depuis 1996),  aucun des deux finalistes ne s’aventure à engager une augmentation du nombre de personnels. Les carences capacitaires sont peu ou prou bien identifiées, la question du second porte-avions, jusque-là véritable serpent de mer électoral, n’est soulevée par aucun des candidats. Sur le rôle de la réserve et le lien armée-nation, Alain Juppé plaide pour une extension du service militaire volontaire quand François Fillon insiste sur le rôle accru des associations du monde de la défense.

Finalement, si les deux candidats divergent profondément sur la ligne de conduite à tenir en matière de politique extérieure, ils convergent largement sur les questions de défense. Ils se gardent de céder à la démagogie dans un domaine, la défense, qui a connu déjà plusieurs réformes tout en faisant face à de nombreuses ruptures stratégiques. Reste que le rapprochement avec Moscou voulu par François Fillon est lourd de sens et risque de représenter un virage inquiétant au regard des engagements de la France en matière de droits de l’homme et de légalité internationale.