♦ L’auteur : Marc-Olivier Padis, directeur des études de Terra Nova

Le ton est solennel : pour les candidats à la primaire de la droite et du centre, l’école apparaît comme une préoccupation prioritaire, un chapitre majeur de leur programme, qui justifie même un livre à part pour Alain Juppé, l’amorce du « redressement » pour François Fillon. Campagne présidentielle oblige, c’est bien sûr une figure imposée, un des domaines où l’on attend les propositions des candidats, où des valeurs s’affirment, où l’avenir se dessine. Politiquement, c’est aussi devenu un des lieux de crispation identitaire, où l’on voudrait réinvestir la transmission d’un idéal collectif. On n’est donc guère surpris de voir les candidats multiplier les signaux conservateurs en direction d’un électorat en demande de réaffirmation des « valeurs ».

C’est ainsi qu’on peut interpréter l’instrumentalisation du thème de la laïcité dans les établissements scolaires, avec la volonté, affirmée par Nicolas Sarkozy, de supprimer les menus de substitutions pour les élèves qui ne mangent pas de porc ou interdire le port du voile des mères accompagnatrices. Dans le fil des polémiques de 2015 sur la réforme des programmes, c’est la surenchère à la nostalgie : retour au « récit national » (sous la supervision de trois académiciens pour François Fillon !), exaltation de la grandeur de la France, des grands personnages, des grandes dates de l’histoire nationale, de la géographie hexagonale, des régions (et plus spécifiquement de l’« identité  chrétienne » de la France pour Jean-Frédéric Poisson). Le tout avec uniforme obligatoire, lever du drapeau et hymne national pour Jean-François Copé. Comme si la construction d’un sentiment collectif devait passer par l’abandon de la méthode historique, comme si l’on ne pouvait susciter l’adhésion à la Nation que par la fabrication d’une mémoire enchantée. On peut au contraire fabriquer un « récit du commun » à partir de programmes scolaires qui ne tournent pas le dos à la recherche historique en reconnaissant ce que nous devons à nos divisions et à nos conflits nationaux[1]. Mais, sans surprise, les candidats s’inscrivent ici dans l’air du temps post-attentats : la blouse grise et le tableau noir contre les attentats-suicides ! Même pour un pays bouleversé par une violence terrible, c’est beaucoup attendre de l’école et, surtout, généraliser indûment la traditionnelle critique du « laxisme » supposé de la gauche.

Mais si la droite a choisi de faire de l’école un terrain de croisade idéologique à destination de son électorat, elle développe aussi une stratégie électorale plus large. D’une part,  les candidats prennent soin de s’adresser aux parents d’élèves, qui ont plus ou moins mal vécu les deux réformes scolaires du quinquennat, la réforme des rythmes scolaires et la réforme des collèges (et qu’il faut associer plus étroitement aux décisions pour François Fillon). Après avoir mené une virulente polémique contre la réforme des programmes, la droite poursuit donc son offensive contre la réforme qui vient d’être mise en place à la rentrée. Cependant, elle préserve de ses critiques le socle commun des connaissances, qui est le pivot de la réforme. Et pour cause : c’est quand François Fillon était ministre de l’Education qu’a été engagée la redéfinition des objectifs de maîtrise du savoir à partir du socle. D’autre part, les candidats ne négligent pas non plus l’électorat enseignant. En effet, on a observé lors des deux dernières élections présidentielles une érosion du soutien traditionnellement très fort de l’électorat enseignant pour le candidat ou la candidate de gauche. Comme beaucoup d’autres électorats, le monde enseignant est devenu plus volatile, disponible à d’autres offres politiques. D’où un effort particulier des candidats de droite pour les attirer qui se traduit par des promesses de revalorisation des rémunérations, même si dans l’ensemble la baisse des effectifs de fonctionnaires qui est préconisée (Bruno Le Maire parle d’un million en dix ans) ne pourra pas ne pas concerner l’Education nationale

En analysant les programmes des candidats aux primaires de la droite, on voit se détacher quelques préoccupations récurrentes peu originales et peu novatrices, ainsi qu’un oubli important. On repère ainsi quatre thèmes très présents. Premier mot d’ordre : rétablir l’autorité. Sans surprise, c’est la présentation conservatrice des évolutions de l’école où il s’agit de revenir aux temps jadis, de manière incantatoire, sans expliquer comment ce saut dans le temps pourrait se faire. Comment, dans une société bouleversée par le développement des inégalités, la révolution numérique, le changement des modes de vie… restaurer le magistère enseignant, d’ailleurs largement idéalisé ? On critique pêle-mêle la démission du monde adulte, le manque de politesse et de respect, le recul de la discipline. Les solutions mêlent la revalorisation du métier (formation initiale renforcée et revalorisation des rémunérations, 20% pour Nicolas Sarkozy, rattrapage de la moyenne de l’OCDE pour Alain Juppé), un changement des conditions de travail (augmentation du temps de présence dans les établissements pour Nicolas Sarkozy et Bruno Le Maire) et la mise en cause du statut (recrutement des entrants sous contrat de droit privé pour Nathalie Kosciusko-Morizet, ou mise en cause de l’emploi à vie pour Nicolas Sarkozy).

Le deuxième thème commun concerne l’entrée dans la vie active. C’est un thème classique pour un courant politique qui cultive une vision utilitariste de l’école et préconise une ouverture plus grande au monde économique. Celle-ci pourrait passer par un renforcement de l’apprentissage, avec l’accès à une formation professionnalisante dès la 6e pour Bruno Le Maire, un apprentissage en 5e pour Jean-François Copé, un pré-apprentissage en 4e pour Nicolas Sarkozy. Tous insistent sur les aides (simplification) et les incitations qu’il faut apporter aux entreprises dans ce sens, François Fillon étant celui qui plaide le plus nettement pour l’ouverture vers le monde économique. Mais le sujet qui se trouve en arrière-fond est en réalité celui du collège unique, de plus en plus ouvertement mis en cause, comme on l’a vu lors de la polémique liée à la réforme du collège et comme cela est clairement exprimé chez Bruno Le Maire. Nicolas Sarkozy et Alain Juppé évoquent tous les deux une différenciation précoce des filières, avec des accents plus ou moins forts mis sur les décrocheurs (pour lesquels il faut créer un service militaire obligatoire selon l’ancien président de la République).

Cette différenciation des parcours se combine avec le socle commun dans la mesure où les projets insistent, du point de vue des contenus, presque exclusivement sur les fondamentaux : la maîtrise du Français, en premier lieu, avec les dictées et les récitations, puis les mathématiques (calcul mental) et, comme on l’a vu, l’histoire, entendue au sens des frises chronologiques. Ici, on semble faire appel au bon sens et aux souvenirs scolaires des parents d’élèves pour centrer l’école sur la transmission. Seul François Fillon met l’accent sur l’ouverture sur les enjeux du monde contemporain avec les sciences, les arts, l’anglais et le numérique. Pour Bruno Le Maire, il faut supprimer la deuxième langue vivante mais en revanche « rétablir » le grec et le latin au collège. En ce qui concerne l’évaluation, tous les candidats souhaitent un allègement du baccalauréat, recentré sur quelques épreuves, et un renforcement du contrôle continu.

Enfin, la mise en œuvre de ces réformes est renvoyée au niveau local, avec une valorisation assez nouvelle du rôle de l’établissement. Le dernier ensemble de propositions concerne la gouvernance des établissements, en particulier avec le renforcement de l’autorité du chef d’établissement. Les équipes éducatives doivent avoir plus de marge d’expérimentation pour Alain Juppé. Jean-François Copé insiste également sur l’autonomie du chef d’établissement comme de l’équipe enseignante. Sous la forme d’une expérimentation, il préconise la conception autonome des projets éducatifs par les établissements, tandis que Jean-Frédéric Poisson va plus loin en demandant une autonomie complète des établissements et préconise le développement des écoles privées hors contrat. La liberté de gestion, pour Nicolas Sarkozy, doit s’étendre à l’organisation des classes et du temps scolaire.  Les responsabilités accrues du chef d’établissement doivent lui donner une position clairement hiérarchique vis-à-vis des enseignants, lui donner la possibilité de recruter lui-même des personnels. De même pour Nathalie Kosciuscko-Morizet, le directeur d’établissement devrait pouvoir choisir un enseignant parmi trois candidats proposés par l’Education nationale.

Ce qui frappe et surprend dans l’ensemble, c’est que le panorama de l’école donné par les candidats est très homogène. Le paysage est plutôt sombre et inquiet, en mettant l’accent presque exclusivement sur les lourdeurs de l’institution, mais surtout présente les difficultés comme si elles affectaient tous les élèves et tous les établissements indépendamment des situations géographiques et des contextes sociaux. En contrepartie, il s’agit de valoriser l’excellence, de défendre le modèle de réussite de ceux qui s’en sortent. Or, la difficulté actuelle de l’école française, telle qu’elle ressort en particulier des comparaisons internationales, n’est pas vraiment un recul de l’excellence. Notre problème est plutôt inverse, c’est-à-dire dans l’écart qui se creuse entre ceux qui réussissent à l’école et ceux qui sont en situation d’échec. Notre modèle est depuis longtemps élitiste et il le reste plus que jamais. L’accroissement de nos difficultés vient de la dualisation de nos résultats et un affaiblissement de ceux qui réussissent moins bien. Mais aucune mesure ne s’attaque à ce problème, dont le diagnostic n’est d’ailleurs même pas posé. Finalement, faute d’un diagnostic assez précis, les programmes en restent à des idées générales sur les maux de notre école. La part la plus favorisée des élèves ne vit pas le système scolaire de la manière catastrophique dont elle est décrite par les candidats de la droite. Et ces derniers ne posent pas clairement la question des inégalités, qui est aujourd’hui devenue la principale faiblesse de notre système.

[1] voir l’ouvrage paru récemment sous la direction de Françoise Lantheaume et Jocelyn Létourneau, Le Récit du commun. L’histoire nationale racontée par les élèves, PUL, 2016.