♦L’auteur : Gaëtan Gorce est sénateur socialiste de la Nièvre. Il réagit dans cet article à l’analyse de Marc-Olivier Padis, directeur des études de Terra Nova, sur la France et l’idée de nation.

Qu’est-ce qu’une nation ?

Terra Nova et Marc-Olivier Padis nous invitent à y réfléchir.

Fort opportunément au regard de la connotation péjorative qui entoure la notion : l’évoquer reviendrait à sacrifier à une logique identitaire, souverainiste ou même agressive et belliqueuse.

La nation n’est pourtant rien de tout cela : elle est d’abord et avant tout le cadre dans lequel s’exerce la démocratie et la solidarité. Elle est d’ailleurs le fondement de l’une et l’autre. Et c’est à ce double titre qu’elle doit reprendre dans notre réflexion une importance que l’impact des attentats a d’ores et déjà sollicitée ! C’est ce que s’est efforcé de faire Marc-Olivier Padis de manière très complète et très pédagogique mais sans, me semble-t-il, aller au bout de ce qu’implique sa démonstration.

Là se trouve d’ailleurs aussi l’explication de ce que le discours du chef de l’Etat sur ces sujets tourne à vide malgré l’émotion qui étreint le pays. Lui aussi s’arrête en chemin.

Non seulement parce que le Président reste victime d’une contradiction originelle : difficile de crédibiliser un discours de guerre lorsque l’on ne veut à aucun prix troubler la paix à laquelle aspirent vos concitoyens. Mais aussi parce qu’il est impossible de mobiliser au nom de la nation si l’on oublie ce qui en fait toute la dimension.

Notion symbolique, renvoyant à un imaginaire, la nation n’existe cependant que dans le concret. Celles et ceux qui la constituent partagent des valeurs… et un quotidien.

Rappelons alors l’évidence.

C’est parce qu’elle repose sur la volonté générale exprimée par la communauté des citoyens que la souveraineté a pu échapper à la monarchie absolue, substituant à sa légitimité religieuse (n’était-on pas depuis les Carolingiens roi « par la grâce de Dieu » ? ) celle tirée du suffrage devenu peu à peu universel.

Et c’est parce que cette idée de la nation, organisée autour de l’égalité des citoyens, s’est élargie à l’égalité sociale que la solidarité en est devenue, progressivement, le second élément constituant. Parmi les socialistes du début du siècle passé, ceux qu’on devait appeler les révisionnistes l’avaient d’ailleurs pressenti : en attachant un peu plus l’ouvrier à la nation, l’Etat-Providence l’éloignera de la lutte des classes, prédisaient-ils, obligeant la social-démocratie à prendre mieux en compte l’enjeu national… On sait ce qu’il en advint.

La nation est donc d’abord une construction : réduite dans un premier temps aux acquêts (habile fiction créée par une bourgeoisie censitaire), elle s’est par sa dynamique propre étendue à l’ensemble des citoyens comme à leurs rapports sociaux.

Au vu de ses origines, et de ses développements, il est du coup curieux qu’elle ait pu en quelque sorte « passer à droite » : celle-ci, parce qu’elle l’exécrait, ne s’y ralliera qu’une fois la République solidement installée sous la forme fantasmée et concurrente d’une communauté de souvenirs construite autour de la valorisation des conquêtes militaires comme de nos racines chrétiennes. Chez Barres, qui restait un républicain, comme pour Maurras, qui ne le fut jamais, la nation devenait un moyen non plus de rassembler mais d’exclure et d’abord ceux qui menaçaient  la pureté de la race….ou plus exactement de la culture française.

Le moindre des paradoxes n’est pas que cette vision exclusive, et excluante, de la nation ait pu déboucher sur les plus viles trahisons qu’un patriotisme sincère eut dû interdire. Il s’agissait au fond d’un instrument idéologique destiné à disqualifier la République en lui opposant une communauté plus légitime et plus ancienne que celle née de l’épouvantable 1789. Aussi Hitler, pour eux, pouvait-il être préférable au Front Populaire…

Non, le plus curieux est que cette conception ait fini presque par s’imposer aujourd’hui comme une définition « naturelle » de la nation. Rendant toute tentative de réappropriation de ce concept par la gauche a priori suspecte.

Comment l’expliquer ?

Sans doute en premier lieu comme la conséquence d’une occultation : celle qu’a subie la nation depuis plus d’un demi-siècle au profit d’une Europe réconciliée et réunie, c’est-à-dire libérée des menaces que faisaient peser sur la paix des États naturellement antagonistes. Comme s’il fallait, pour dépasser l’histoire, dépasser les nations qui l’ont faite !

La nation a ainsi été rendue responsable du monstrueux prix humain payé pour deux guerres mondiales même si, avec le recul, la désagrégation des Empires, austro-hongrois, ottoman et russe, la nature autoritaire des régimes, à Berlin comme à St Petersbourg, jouèrent un rôle aussi important dans le déclenchement de la première que l’exaltation des nationalismes balkaniques ou l’esprit de revanche cultivé en France par une fraction somme toute limitée de l’opinion.

La logique des Blocs, ensuite, n’y a pas non plus été pour rien qui, en plaçant les États ouest-européens sous le parapluie de la puissance américaine, les délivraient en quelque sorte d’un fardeau mais aussi d’un des plus puissants ressorts de la conscience nationale : assurer sa défense !

Aussi cela arrangeait-il tout le monde que nation et nationalisme soient finalement confondus dans un même opprobre.

Non sans légèreté cependant : en procédant à cette excommunication n’ouvrait-on pas une brèche dans l’esprit même de nos démocraties ? Si nos modèles sociaux sont en effet restés nationaux, les contraintes imposées aux politiques budgétaires nationales par les institutions européennes ne les font-ils pas dépendre de cadres sur lesquels les peuples n’ont pas prise ? N’a-t-on pas, ce faisant, dissocié les deux éléments indispensables à l’équilibre de la nation : la communauté politique et la solidarité sociale, créant un espace d’incertitude et d’angoisse qui expliquerait une partie de notre malaise contemporain ?

Marc Olivier Padis n’est d’ailleurs pas loin de confirmer cette explication en rappelant les conditions d’un bon usage du concept d’unité nationale par la gauche : élargir la citoyenneté et encourager le pluralisme de la société ! Mais qu’est-ce qu’un citoyen sans influence sur les décisions qui déterminent son destin social ?

La mondialisation n’a alors fait qu’accentuer cette perception d’une perte de contrôle associant la faible Union européenne à ce sentiment montant d’impuissance.

Notre question trouve ici sa réponse. Comment espérer imposer une vision ouverte, de la nation contre les tenants de la ligne identitaire, sans trouver les moyens de réarticuler le politique et le social, la démocratie et la solidarité ?

Dès lors qu’en dépit des espoirs formés par le passé, une Europe sociale et fédérale n’est pas près de voir le jour, n’est-ce pas alors à l’échelle de notre République qu’il nous faut travailler ? En formulant une politique économique et sociale nouvelle qui permettre d’intégrer les plus modestes, qui sont aussi les plus nombreux, à l’aventure collective française.

Là se trouve me semble-t-il la clef de notre problème même si son usage doit déranger. Et c’est ce que précisément Marc-Olivier Padis n’a pas souhaité faire !

Nous ne pourrons en effet redonner du sens à l’idée d’unité nationale qu’en rassemblant une majorité du pays autour d’un projet partagé et destiné à être mis en œuvre en partant de la Nation et de ses intérêts fondamentaux.

Non pour prendre congé de l’Europe, qui reste notre avenir comme l’a dit un jour un Président de la République, mais pour faire de l’Union le point d’aboutissement d’une volonté collective exprimée d’abord à l’échelle de la nation. Pour remplir avant d’autres ce lieu vide qu’est devenue la politique.

L’Europe parle certes croissance, emploi, innovation, et même régulation des puissances financières. Mais elle agit à l’encontre de ces objectifs en promouvant l’austérité budgétaire ou en bloquant au nom de la concurrence les coopérations industrielles… Or, les conséquences de ces politiques, dont personne n’assume démocratiquement la responsabilité en rendant des comptes devant des électeurs, sont ressenties différemment selon les États, avec des gagnants et des perdants.

Il n’est pas difficile pour les peuples d’Europe de voir que tout le monde n’est pas traité à la même enseigne !

La situation qui en résulte est rendue d’autant plus difficile que ceux qui en tirent avantage cherchent même à inscrire dans le marbre des procédures et des traités le bénéfice de leur succès en imposant à tous les règles comptables qu’ils sont seuls à pouvoir supporter.

C’est de cette contradiction que tirent partie les tenants d’une nation qu’ils disent en déclin et qui devrait, selon eux, se défendre en se repliant sur son pré-carré et une prétendue identité menacée depuis Vouillé et Poitiers par un Sud envahissant.

S’il existe une alternative à cette dérive, ce ne peut être que de revitaliser, par une politique offensive, la Nation citoyenne, la Nation solidaire, c’est-à-dire la Nation-projet.

Ce qui supposera de redéfinir sans crainte, c’est-à-dire sans tabou, ce que sont nos intérêts nationaux d’un point de vue économique et social. Et de refuser de les sacrifier dès lors que ce serait mettre en danger ce qui est notre bien le plus précieux : notre unité !

Or, n’est-ce pas ce qui est précisément en train d’arriver ?

Nos intérêts vitaux ne sont-ils pas menacés lorsqu’un tiers de la valeur ajoutée créée par notre industrie disparaît en une décennie passé la mise en place de l’Euro ? Lorsque notre dynamisme démographique est contredit par l’insuffisance de notre croissance et débouche depuis plus de trente ans sur un chômage de masse dont nous payons le prix désormais en termes de cohésion sociale et politique ? Crise des banlieues, rejet du traité constitutionnel européen et maintenant poussée spectaculaire du vote extrémiste… Que nous faut-il de plus pour comprendre ce qui est en train d’arriver à notre vielle nation ?

Certes une telle approche n’y suffira pas : les problèmes nés de la persévérance des crises ont pris leur autonomie (radicalisme religieux, crispation identitaire, dégradation des relations civiles, exclusion) et appelleront des réponses appropriées. L’éducation, l’enseignement d’une histoire inclusive (c’est-à-dire réintégrant les événements concernant toutes les composantes de la France d’aujourd’hui) y joueront un rôle décisif.

Mais le point de départ devra être la définition d’un plan de redressement (fondé sur l’investissement et la création d’emplois) national présenté à nos partenaires comme la base de notre coopération. Cet effort, en affectant des moyens nouveaux à l’aménagement d’un territoire qui se fracture, en faisant de l’éducation, en banlieues comme en zones rurales, un investissement d’avenir, en encourageant la participation des gens à la définition et la mise en œuvre sur le terrain de ces politiques aura en vue la double dimension de l’unité nationale : citoyenne et sociale. Comment la financerons-nous ? En consacrant la fraction la moins efficace des baisses de charges (six milliards d’euros environ) à la création d’emplois de services ; en affectant le produit de l’impôt sur les successions et de l’ISF à la formation et l’intégration des jeunes dans l’emploi; en déduisant de nos obligations européennes  le surcroît de dépenses assumées par la France en matière de Défense à l’investissement public (20 milliards d’euros) et en en appelant à l’épargne nationale (pourquoi à cet égard ne pas transformer les baisses d’impôt annoncées en droits en participations dans l’économie ?) via un grand emprunt patriotique.

Menacerons-nous ce faisant le projet européen ? Et ferions nous ainsi droit à la critique le plus souvent opposée à une telle démarche, à savoir en revenir inéluctablement à une vision chauvine et donc dépassée de l’avenir ?

Ce serait oublier que l’Europe est aujourd’hui plus menacée par la faiblesse des nations qui la composent que par leur affirmation. Toutes se sont mises à douter d’elles-mêmes, n’ayant il est vrai à choisir qu’entre Charybde et Scylla : le retour à un nationalisme angoissé ou la fuite en avant dans une aventure européenne sans âme !

Mais aucune n’en déduit un besoin de sécession, à l’exception d’un Royaume-Uni embarrassé pour longtemps d’y avoir cédé. L’Allemagne n’a d’autre ambition que de filer sa pelote, c’est-à-dire la rente, qui lui permettra d’affronter son déclin démographique. L’Italie comme l’Espagne subissent le contrecoup de leur effondrement industriel. La Pologne, la Hongrie ne sont, comme leurs voisins, pas prêtes à assumer les transformations culturelles qu’induit leur relative prospérité et se réfugient dans une quête dangereuse d’identité.

Ce qui menace l’Union, c’est bien, par contamination, la dévitalisation des nations. Elle ne peut compter pour y faire face ni sur une structure étatique ( elle ne dispose que d’une petite bureaucratie) ni sur une élite de leaders inspirés par une sorte de gaullisme européen (pour un Pierre de Boissieu, combien de Barroso ?), ni sur l’attractivité d’un projet dont le sens s’est perdu.

L’Europe n’est forte par conséquent que de l’énergie que lui transmettent les pays qui la composent.

Au prorata de leur importance. Et de l’idée qu’ils se font de l’avenir. La France est alors concernée au premier chef, à la fois comme pays fondateur et comme porteuse d’un peu de l’âme européenne.

Ce n’est donc qu’en repassant par le stade national que la France pourra aujourd’hui sauver l’Europe de déchirements que les écarts de croissance et de chômage préparent inéluctablement. Qu’en se sauvant elle-même, en quelque sorte, actualisant ainsi la vieille formule de Jaurès selon laquelle un peu d’esprit européen (il parlait « d’internationalisme ») éloigne de la patrie mais beaucoup y ramène !

Est-elle prête ? A-t-elle encore, pour reprendre les mots de Jean Pierre Chevènement, envie d’exister ?

Comment en douter ? L’on a déjà évoqué sa démographie, qui est un signe. Son économie, ses universités, sa recherche continuent de faire preuve d’une combativité et de réussites qui constituent presque autant de miracles au regard de la paralysie qui affecte le champ politique.

La gauche s’y résoudra-t-elle ?

Force est de constater qu’une partie d’entre elle a eu tendance à confondre la mondialisation et le libre-échange avec l’internationalisme. Et qu’elle ne semble guère décidée  à changer de lunettes.

Peut-être finira-t-elle par prendre conscience que la montée des populismes de droite dans une bonne moitié de l’Europe et la résistance des droites traditionnelles dans l’autre moitié risquent de la priver de toute chance de faire prévaloir un jour ses conceptions régulatrices à l’échelle de l’Union ? Et que c’est en acceptant à nouveau de servir d’exemple d’une autre voie qu’elle rendra celle-ci possible ?

Qu’est-ce qu’une Nation ? Un projet commun !