♦ L’auteur : Marc-Olivier Padis, Directeur des études de Terra Nova


On s’interroge sur nos ancêtres les Gaulois et les mythologies nationales. Les mêmes qui habituellement déplorent le culte de la repentance rivalisent de propositions pour réinscrire les harkis dans la communauté nationale. De toute évidence, la campagne ne fera pas l’économie d’un nouveau débat sur l’idée de nation. Mais de quoi parlons-nous au juste ?

« Nation » : le mot prend sa valeur moderne en 1789 pour désigner « le peuple rassemblé ». La nation sert donc à désigner l’ensemble des citoyens indépendamment des catégories à travers lesquelles l’Ancien régime distinguait les conditions, les ordres, les droits, les privilèges… Dès ce moment, la nation et la communauté politique ne font qu’un et tous les membres de l’Etat-nation sont considérés comme des citoyens. En renversant l’ordre ancien, la Révolution cultive un idéal nouveau d’égalité, de concorde et d’union, par delà les particularismes hérités du système féodal.

Les révolutionnaires proclament un nouvel ordre politique, dans lequel la communauté nationale se constitue par l’adhésion à des principes (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen) et par la volonté de vivre sous les mêmes lois. Les partisans du roi, pour leur part, ne voient dans l’idée nationale qu’une de ces abstractions néfastes qui rompent avec les traditions, la monarchie de droit divin et l’autorité de l’Eglise catholique : une identité désaffectée, en somme.

Rapidement objet de conflit entre révolutionnaires et monarchistes, la référence à la Nation s’éloigne de l’idéal unanimiste du peuple rassemblé. D’un côté, la radicalisation du jacobinisme révolutionnaire conduit à une logique de guerre : il faut démasquer et éliminer l’ennemi intérieur puis, face à la menace d’une invasion extérieure, faire appel à la « nation en armes ». Pour les jacobins, les minorités sont toujours soupçonnées d’un désir de sécession. A l’heure du péril, la République « une et indivisible » est amenée à se penser contre les ennemis intérieurs et extérieurs, au risque de basculer dans la Terreur. De l’autre, la pensée contre-révolutionnaire, pour combattre les abstractions nouvelles, va se réfugier dans de dangereuses mythologies, le culte des ancêtres, du sol et du « génie national ». Mais cette opposition fondatrice, même si elle a laissé ses marques dans toute l’histoire politique française, ne peut résumer à elle seule la position de chaque camp, laquelle évolue aux XIXe et XXe siècles en fonction des aléas de l’histoire.

Après l’épopée napoléonienne, la gloire militaire devient un ingrédient de la légitimité politique (Charles de Gaulle saura s’en souvenir). Au moment de l’union sacrée,  la défense de la patrie par les armes n’est l’apanage d’aucun camp. Mais la République ne cultive pas seulement l’unanimisme défensif, elle fait aussi parler les armes à l’extérieur dans un esprit de conquête. Le projet colonial républicain, défendu entre autres par Jules Ferry, associe le besoin de victoires militaires à l’idéal universaliste visant à  répandre les bienfaits supposés de la civilisation sur les terres lointaines. La nation fière de ses principes d’égalité de tous devant la loi succombe à la brutalité du rapport colonial : elle organise dans son Empire une situation d’inégalité et de privation des droits que la faible justification humanitaire ne sauvera pas du réveil des peuples colonisés. Ironie de l’histoire, aux yeux des autres peuples européens, la « Grande Nation » se révèle expansionniste pendant les guerres napoléoniennes puis colonisatrice quand elle étend son Empire outre-mer.

A côté des peuples colonisés, les prolétaires ont aussi longtemps été les grands oubliés du récit national : l’égalité en droit ne peut masquer de terribles inégalités de condition. Les classes laborieuses commencent, avec la révolution industrielle, à revendiquer leur intégration sociale. Le mythe unificateur du Peuple est alors confronté à une réalité sociologique : des intérêts antagonistes divisent le pays, séparent les possédants de ceux qui n’ont à louer que la force de leurs bras. Bref, des classes sociales prennent conscience d’elles-mêmes. La lente affirmation des droits de la classe laborieuse et son intégration au courant central de la société à travers le développement économique stabilisent le projet démocratique autour de formes partagées d’expression des désaccords politiques et de la conflictualité sociale.

Dès lors, la Nation doit apprendre à composer avec son histoire, à tirer des leçons de ses erreurs. Le jacobinisme affirme une volonté d’organisation rationnelle de la politique mais ignore trop souvent les réalités concrètes du pays ; la défense de la patrie menacée a ouvert une voie martiale au nationalisme belliqueux ; l’universalisme républicain s’est perdu dans l’aventure coloniale de la France impériale ; l’égalité proclamée sert trop souvent à mettre de côté les revendications des perdants, des invisibles et des exclus. Au lieu de postuler l’unité nationale, il s’agit de la construire ; au lieu de refouler la division, il s’agit de l’accepter et de la surmonter pour fabriquer du commun.

L’idée de la nation n’est pas qu’un mythe mobilisateur. Elle puise son sens dans  la volonté de défendre ce qui nous unit et de donner place à toutes les voix. D’où l’importance de la citoyenneté qui est la forme la plus inclusive de communauté, à condition de toujours l’approfondir. Ce qui suppose par exemple d’élargir sans cesse le cercle de la représentation, qui n’est jamais parfaitement ajusté aux réalités sociologiques du pays. Car la société est toujours mobile et la représentation imparfaite, soit en raison d’une confiscation oligarchique du jeu politique, soit en raison de mécanismes d’exclusion des « sans-voix ». L’unité ne doit pas se construire par exclusion des indésirables ni sur une mémoire sélective mais en visant l’inclusion de tous.  De même,  le besoin d’unité nationale peut s’accommoder de la diversité des modes de vie, du pluralisme des valeurs et même d’une nécessaire confrontation politique arbitrée par les institutions.

Même s’il reste souvent marqué par une rhétorique affective rarement désintéressée, le thème de la nation, qui se décline de multiples manières, peut échapper à la  manipulation idéologique, parce qu’il reste le vecteur d’un désir de concorde qui était l’utopie mobilisatrice des premiers républicains : justice pour tous !

Une version développée de ce texte paraît prochainement dans la revue de l’ENA